Francophonie

Quelle est la place des langues nationales?

La Francophonie vise, entre autres objectifs, la promotion de la langue française et la diversité linguistique. Au regard de l’évolution actuelle du monde où il est prédit qu’une langue qui n’est pas parlée dans un média, comme la plupart des langues nationales en Afrique, est menacée de disparaître. L’ on se demande légitimement la chance de survie des langues nationales dans ce contexte. A l’occasion de la Journée internationale de

la Francophonie, le 20 mars dernier, l’inquiétude a été partagée avec l’ancien Secrétaire général de la Commission nationale pour la Francophonie (CNF) du Burkina Faso, Dr Dramane Konaté, Conseiller technique du Ministre de la Culture, des arts et tourisme.

Quel est le sens de la célébration de la Journée internationale de la Francophonie ?

Dramane Konaté (DK): Il vous souviendra que la Francophonie a été créée le 20 mars 1970 à Niamey ; cela veut dire qu’elle a été portée sur les fonts baptismaux ici en Afrique, berceau de l’humanité. Et c’est Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba, Norodom Sihanouk et bien d’autres Présidents dont Sangoulé Lamizana, à l’époque, qui ont porté sur les fonts baptismaux la Francophonie. Au départ, c’était l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT). Mais comme l’a signifié Senghor lui-même qui a été le maître d’œuvre en matière de Francophonie, les pays devraient s’organiser autour de la langue française, « une petite d’or découverte dans la boue de la décolonisation ». C’est en 2005, suite aux différentes reformes opérées que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) est devenue l’instance suprême de la Francophonie et a pris corps dans le dispositif institutionnel mondial. La francophonie, globalement, est un espace linguistique, de coopération tous azimuts et de promotion de la diversité culturelle. L’OIF en est l’organe. Les gens font la confusion en parlant de la francophonie à la place de l’OIF. C’est pourquoi j’insiste sur ces deux notions. La francophonie est un espace parce que la langue française est pratiquée dans des aires qui ne sont pas forcément francophones. Nous avons le Maghreb qui est en francophonie à travers l’Egypte, la Tunisie et le Maroc, nous avons également des Lusophones (Cap Vert) et des Hispanophones (Guinée Equatoriale) qui sont en francophonie, comme aussi des Anglophones. Nul ne peut imaginer que le Ghana est membre associé de la francophonie pratiquement depuis plus de 10 ans. Qu’est-ce-que le Ghana trouve en francophonie ? Il estime qu’il est entouré de pays essentiellement francophones comme le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Togo, le Burkina Faso, et un peu plus haut le Niger, le Mali, etc. Par conséquent, le Ghana estime que pour commercer avec ces pays dans différents domaines comme la diplomatie, l’éducation, l’économie, il faut forcement disposer de cet outil linguistique. Donc c’est très intelligent de la part du Ghana d’être en francophonie en tant que membre associé. Alors que le Ghana est dans le Commonwealth comme le Rwanda qui, du reste, est en francophonie comme dans le Commonwealth. C’est pour dire que l’usage de ces deux langues, le français et l’anglais, se fait de façon complémentaire et le Burkina Faso gagnerait à aller dans ce sens-là de sorte à ce que non seulement nous puissions apprendre davantage le français et le parler comme il se doit et d’autres langues telles, le chinois et l’anglais pour positionner le pays sur l’échiquier international. N’oublions pas que le Professeur Joseph Ki-Zerbo a dit que ce serait une erreur d’abandonner les langues étrangères au profit de nos langues parce que ce sont les langues qui font désormais parties de notre patrimoine et c’est elles qui nous font accéder aux savoirs et trésors de l’humanité.

La Francophonie n’entame-t-elle pas la valorisation des langues nationales ?

DK: Contrairement à ce que l’on peut penser, le Burkina Faso, parmi les pays de la sous-région, excepté le Sénégal qui est en tête, a une expression française assez soutenue. Mais il reste que la population demeure analphabète en français. Alors, il faut une appropriation non seulement de la langue française mais aussi une sécurité linguistique pour les langues nationales. C’est dire que la langue française doit nécessairement composer avec les langues nationales dans le sens du développement de notre pays. C’est la raison pour laquelle, à l’époque, des projets ambitieux où des programmes avaient été initiés au niveau de la Francophonie dans le domaine de l’enseignement bilingue, c’est-à-dire l’enseignement en langue française et dans les langues nationales (bi-grammaire). On s’est rendu compte qu’en 5 ans, l’enfant peut faire le certificat d’étude alors que si c’est le cycle normal en français, il faut 6 ans. Donc les apprentissages devraient se faire dans les langues nationales et aussi en français. Alors, le gouvernement du Burkina Faso a pris une initiative heureuse ajoutant aux prérogatives et aux missions du ministère en charge de l’Education nationale et de l’Alphabétisation (MENA), la promotion des langues nationales. Un projet de décret a été adopté récemment en Conseil des ministres de sorte à promouvoir et à officialiser certaines langues nationales, de sorte aussi à préserver à travers les langues nationales, l’unité nationale mais aussi permettre aux populations qui sont en marge du circuit du développement, du fait de ne pouvoir communiquer en français de pouvoir intégrer les différents réseaux ou la langue française apporte une plus value au développement. N’oublions pas que nos langues nationales sont porteuses de valeurs culturelles d’intégrité, d’hospitalité, de diffusion des savoirs et des savoir-faire locaux. Cela est très important pour qu’un peuple puisse avoir des références à la fois historiques et culturelles.

DK: Quel est l’intérêt de la Francophonie pour notre pays ?

Le Burkina Faso, naturellement, est signataire de la charte de la Francophonie, ce qui veut dire que les décisions prises au niveau du sommet des Chefs d’Etats et de Gouvernements doivent être mises en œuvre au sein des Etats. D’abord quels sont les projets et les programmes qui ont été développés dans notre pays, en partenariat avec la Francophonie ? Nous savons par exemple qu’au niveau de la culture, l’OIF a toujours soutenu le FESPACO. Et du reste, ce que les gens ne savent pas, le FESPACO est le bébé de la Francophonie, créé en 1969, alors que l’ACCT a été mise en place en 1970. Donc vous voyez que dans l’action francophone on a mis en place le FESPACO.
Ensuite dans le domaine de la lecture publique, le Burkina Faso a bénéficié des Centres de Lecture et d’Animation Culturelle (CLAC) depuis 1989. Nous en avions une cinquantaine, mais pour des problèmes de fonctionnement, de prises en charge au niveau des municipalités survenus avec le transfert des compétences et des ressources aux collectivités locales, les Centres de lecture ont été rétrocédés aux communes. Il y en a environ une trentaine de nos jours.
Toujours dans le domaine de la culture, l’OIF a mis en place un certain nombre de fonds notamment le fonds de promotion de l’audiovisuel dans les pays du Sud et les réalisateurs burkinabè ont bénéficié de ce fonds. Quand vous prenez certains films comme « Le Fauteuil » de Missa Hébié, « Vis-à-vis », « Trois hommes un village », etc., ces productions ont été financées avec l’aide de l’OIF. L’autre fonds, c’est celui du soutien à la création et à la circulation des artistes. Les grands festivals ici au Burkina Faso ont largement été financés à leur début par l’OIF. Aussi il y a des créateurs, des artistes burkinabè qui ont bénéficié du soutien de l’OIF.
Par ailleurs, la francophonie accompagne le secteur de l’éducation. Des programmes ont été mis en place dans le domaine de la formation à distance des enseignants, des modules développés pour aider à la promotion de l’enseignement bilingue.
D’autre part, il y a la francophonie économique. Le lancement d’AFRICALLIA en 2010, a eu comme parrain Abdoul Diouf, Secrétaire général de l’OIF. Il est venu ici à Ouagadougou participer au forum AFRICALLIA initié par la Chambre de commerce, pour dire que la francophonie s’intéresse également au domaine économique mais surtout déploie l’expertise pour que les hommes d’affaires du Burkina Faso puissent accéder aux marchés internationaux.
Toujours au plan économique, la francophonie a permis de prospecter dans le domaine des financements innovants en créant un cadre de partage et d’échanges entre les hommes d’affaires et les opérateurs économiques du monde entier. On pourrait ajouter, l’économie bleue et l’économie verte. La francophonie a mis en place en ce qui concerne l’économie verte un programme de sorte à accompagner ce qu’on appelle la promotion économique en se basant sur le strict respect des accords en matière de protection de l’environnement, de la lutte contre les gaz à effet de serre, de promotion des énergies renouvelables.
Je vais terminer par l’accord cadre de partenariat signé entre le Burkina Faso et la Francophonie sur l’initiative libres ensemble. Et cet accord de partenariat a été signé en 2018 ; les différents axes où la Francophonie déploie ses actions pourront bénéficier d’un accompagnement notamment dans le domaine de la promotion de la diversité culturelle et linguistique, le vivre ensemble, la création artistique et littéraire ainsi que le dialogue interculturel et interreligieux.

DCPM